À partir de là tout s'enchaîne très vite, trop peut-être. Je n'avais pas encore fait mes trois jours (en fait une journée au fort de Vincennes ;o), alors je me rend au bureau de recrutement le plus proche pour signaler ma situation et leur signifier que j'étais prêt à le faire. Prêt à devenir un homme ! On était au mois de mai/juin, j'ai fait les fameux 3 jours juste avant de partir en vacances, j'ai donc passé les mois de juillet et août à la plage, reçu ma convocation mi-août et en septembre je partais faire mes classes en Normandie. Avec une semaine de classe au lieu de 4 habituelles, mes camarades et moi avions vite compris qu'on était privilégiés.

Le problème à l'armée c'est qu'on ne nous dit jamais rien à l'avance, mais bon on a quand même vite appris qu'on serait tous de retour à Paris rapidement. Le truc à comprendre c'est que pendant les 10 mois de service, votre cul appartient à l'armée. Alors certes on était tous rentrés à Paris sains et saufs, mais même là on ne savait pas à quelle sauce on allait être mangés. C'est ainsi qu'après quelques péripéties au fort de Nogent (un fort de légionnaires, ça impressionne la première fois) on se retrouve à l'école militaire pour ramasser nos uniformes. Y a eu 2-3 jours de flottement comme ça durant lesquels on attendait nos affectations, jusqu'à la convocation finale au ministère de la Défense.

Top Gun

Contrairement à mes camarades, j'étais confiant et plutôt sûr de moi, et pour cause : j'étais pistonné. Je sentais la libération venir, mais néanmoins j'avais un mauvais pressentiment. Et puis enfin après avoir rempli nos papiers confidentiel défense et écouté un énième discours ennuyeux et pompeux, le couperet tombe : Folder, vous serez au COIA !.

COIA, c'est quoi ça ??? Jamais entendu parler ! On est quelques-uns à être affectés dans ce service, je suis donc mes camarades pour la visite. Première mauvaise nouvelle : C'est au sous-sol. On descend des escaliers et nous voilà devant une immense porte métallique (vous avez vu Men In Black ?), on passe la porte, derrière la porte y a un sas de sécurité tenu par des gendarmes. Impressionnant, là je commence à moins faire le malin. On continue la visite des différentes section du COIA, les vestiaires (ouais parce qu'il faut être en uniforme - 2e mauvaise nouvelle au passage), les bureaux, etc, puis enfin l'administration interne tenue par un capitaine. C'est de lui qu'on dépend, si notre cul appartient à l'armée, nos couilles lui appartiennent. 3e mauvaise nouvelle : On nous apprendra rapidement que le capitaine n'est pas commode et qu'il a un humour très particulier.

4e mauvaise nouvelle : non seulement je travaillerai par shift de 8 heures, soit le matin à partir de très tôt, soit l'après-midi jusque tard (mais pas trop) mais en plus j'aurai des astreintes le week-end et je devrai me trimballer un pager. Envolés mes horaires de bureau en civil, le Power Mac 7100 et les travaux de graphisme plus ou moins sympas à l'air libre. Au lieu de ça je me retrouvai dans un bureau sans fenêtre, à travailler sur PC pour compléter des cartes sous pauvre-point pour des officiers qui ne savent même pas combien d'avions ils ont dans leurs bases à l'étranger. Seule consolation : pour compenser le manque de fenêtre tous les bureaux sont équipés de télé avec le câble.

Pearl Harbor

Et là vous demandez ce qu'est le COIA ? Le COIA c'est le Centre Opérationnel Inter Armée. Comme son nom l'indique c'est donc de là qu'on dirige, centralise, et synchronise toutes les opérations des différentes armées, air, mer et terre (et même le plan vigi-pirate). Les bureaux étaient constitués principalement d'officiers, quelques sous-officiers et aussi beaucoup d'appelés comme moi qui effectuaient leur service. À l'époque il y avait une cellule de crise pour la guerre en Yougoslavie, une salle immense avec écrans partout, comme dans les films. Moi j'étais à coté dans un petit bureau graphique, notre tâche était principalement de faire des cartes affichant les effectifs à tel ou tel endroit que les officiers présentaient pour leurs réunions. Je dois avouer une chose, c'est que c'était assez cool. On me faisait peu chier, j'avais à ma disposotion deux photocopieurs couleur laser, de quoi s'amuser un peu avec Photoshop en somme. Bref je commençais à me faire à cette vie, même si ça me minait un peu. Je n'aurais pas du me trouver là.

Un jour où je devais apporter des documents au bureau du capitaine, celui-ci me demande : Folder, je vous vois depuis quelque temps, vous avez pas l'air heureux, vous êtes pas bien ici ?. S'il est vrai que je ne suis pas très enthousiaste par nature d'une manière générale, il est aussi vrai que je ne me sentais pas à ma place, alors j'entreprends de raconter toute mon histoire au capitaine :

- Ben voilà Mon Capitaine, l'histoire c'est que je ne devrais pas être là normalement, il doit s'agir d'une erreur...
- Comment ça vous ne devriez pas être là ?!
- Ben oui , j'ai été pistonné, et tout ça quoi...

C'est à ce moment-là, en voyant sa réaction, que j'ai mesuré à quel point il n'était pas toujours bon d'être franc et honnête. Il a commencé à me sermonner mais je ne me souviendrai que de ces mots : L'armée ne se trompe jamais, si vous avez été affecté au COIA il doit y avoir une raison !. Je suis donc reparti penaud de son bureau et je me voyais déjà finir mon service avec pour seule fenêtre à mon bureau MTV ou MCM.

Top Gun

Les jours passent, ou quelques semaines je ne sais plus exactement... Et puis un beau jour mon chef arrive : Alors Folder, tu veux nous quitter bientôt à ce qui paraît ?. Moi : Hein ? quoi ? Comment ? (dans ma tête je me dis que le capitaine a parlé de notre entrevue à mon chef, pas malin !), le chef : Va voir le captaine, il veut te parler !. Et c'est donc la queue entre les jambes que je vais voir le capitaine qui m'annonce tout gêné : Folder, on a reçu une requête du cabinet du ministre qui demande après vous, ils semble que vous soyez une élément important, quand le cabinet fait une demande on ne bronche pas.

Moralité :

  • L'armée peut se tromper ;
  • Le piston ça a du bon parfois ;
  • Et quitte à être pistonné autant l'être par les plus hautes instances.

(notez que dans le milieu, techniquement, on appelle le piston, intervention. Concrètement j'ai donc été l'objet d'une intervention. J'aime bien ce mot très politiquement correct ;o)

Le reste de mon service m'aura réservé plein de bonne surprises : 2 magnifiques et somptueux banquets aux Invalides (sans compter les innombrables pots organisés pour X raisons pour lesquels j'était invité pour prendre des photos), un horaire de travail des plus cool (on était deux appelés dans le même bureau mais la responsable de com n'avait besoin que d'un à la fois, alors on se partageait des journées de 8 heures à deux), 2 projets intéressants et gratifiants professionnellement parlant durant lesquels j'ai pu travailler avec le SIRPA notamment (un dossier pour le magazine Armée d'Aujourd'hui + participation au site web du ministère de la Défense) et j'ai fait rentrer un pote pour son service dans la cellule Internet du cabinet du ministre (et là pour le coup c'était encore plus la classe que là ou j'étais).